Une enquête internationale relance le débat sur le contrôle des minerais stratégiques de la République démocratique du Congo. Des milliers de tonnes d’uranium auraient quitté le pays durant deux décennies, dissimulées dans des cargaisons de cobalt destinées principalement au marché chinois. Une affaire qui met en lumière les failles de traçabilité d’un secteur devenu stratégique pour l’économie mondiale.
Le sous-sol congolais, déjà au cœur des convoitises internationales pour son cuivre et son cobalt, se retrouve une nouvelle fois sous les projecteurs. Une enquête menée par Lighthouse Reports, en collaboration avec le Financial Times et Le Monde, affirme que des quantités importantes d’uranium auraient été exportées depuis la République démocratique du Congo avec du cobalt entre 2000 et 2024. Les chercheurs évoquent une estimation comprise entre 2 000 et 5 000 tonnes d’uranium contenues dans des cargaisons d’hydroxyde de cobalt acheminées notamment vers la Chine.
Cette révélation remet au centre du débat une réalité géologique connue depuis longtemps : dans la ceinture cuprifère du Katanga, le cuivre, le cobalt et l’uranium coexistent naturellement. Si le cobalt est devenu indispensable à la fabrication des batteries pour véhicules électriques et aux technologies modernes, l’uranium demeure une matière hautement stratégique, liée notamment à l’industrie nucléaire.
L’enquête s’appuie notamment sur un document interne de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) datant de 2009, ainsi que sur des analyses scientifiques et des documents industriels. Elle affirme que certains minerais de cobalt congolais auraient contenu de l’uranium à des niveaux nécessitant des mesures spécifiques de contrôle et de retrait avant exportation.
Le cas de Tenke Fungurume Mining (TFM), l’un des plus importants sites producteurs de cobalt en RDC, est particulièrement cité dans cette affaire. L’entreprise, contrôlée par le groupe chinois CMOC, rejette les accusations et affirme que sa production respecte les normes en vigueur. Elle assure disposer de procédures de contrôle radiologique sur toute la chaîne de production et conteste les conclusions de l’enquête.
Au-delà des responsabilités individuelles des opérateurs miniers, cette affaire soulève une question plus large : celle de la capacité de l’État congolais à surveiller efficacement ses ressources stratégiques. Dans un secteur dominé par de grands groupes internationaux et où les chaînes d’approvisionnement s’étendent sur plusieurs continents, la traçabilité des minerais demeure un défi majeur.
La RDC, premier producteur mondial de cobalt, cherche depuis plusieurs années à renforcer son contrôle sur cette ressource stratégique. Kinshasa a notamment introduit des mécanismes de régulation des exportations afin d’avoir davantage de poids sur un marché largement dominé par la transformation chinoise. Mais l’affaire de l’uranium montre que la souveraineté minière ne se limite plus à la question des revenus : elle concerne désormais aussi la maîtrise des flux de matières sensibles.
Pour les autorités congolaises, le défi est double. Il s’agit d’abord de renforcer les capacités techniques de surveillance afin d’éviter que des substances sensibles ne quittent le territoire sans contrôle. Il faut également rassurer les partenaires internationaux alors que la compétition mondiale pour les minerais critiques s’intensifie.
Depuis le Katanga jusqu’aux usines de raffinage asiatiques, le cobalt congolais est devenu un enjeu géopolitique majeur. Mais derrière cette richesse stratégique se pose une interrogation fondamentale : la RDC contrôle-t-elle réellement ce qu’elle extrait de son propre sous-sol ?
L’affaire de l’uranium présumé exporté avec le cobalt pourrait ainsi ouvrir un nouveau chapitre dans le débat sur la gouvernance minière congolaise, entre nécessité d’attirer les investissements et exigence de protéger les intérêts nationaux.
Félix Ilunga
